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Impliquer les lecteurs dans le processus éditorial

Impliquer les lecteurs dans le processus éditorial

Pourquoi c’est important

C’est bien connu : le fossé entre journalistes et citoyens s’accroit d’année en année. Certes, la crise du coronavirus a été accompagnée de signaux plutôt positifs (pics d’audience et d’abonnement à la presse, regain d’attention pour des rituels comme le JT) mais la perception des lecteurs ne semble pas avoir fondamentalement changé.

  • De multiples études continuent de pointer le rapport très critique, quoiqu’ ambivalent, des citoyens envers les médias d’information partout dans le monde.
  • Sans caricaturer, une bonne partie de la population considère que les journalistes sont une caste élitiste et déconnectée de la réalité, au même titre que le personnel politique. Ces critiques sont d’ailleurs loin d’être nouvelles.

Si la réalité est beaucoup plus complexe, ces idées reçues témoignent d’une certaine distance et d’une incompréhension du grand public vis-à-vis du travail journalistique.

Oui, mais… Il faut avouer que certains médias ont longtemps été hermétiques à la critique et au dialogue direct avec les lecteurs.

  • Les journalistes, notamment dans la presse écrite, ont longtemps affiché une posture verticale de « sachants » dont la mission serait d’éduquer les masses.
  • Aujourd’hui, les médias en ligne sont obligés de réinterroger cette culture verticale et de se confronter davantage aux lecteurs. Depuis l’arrivée du Web et des réseaux sociaux, le rôle des médias est bien plus dilué, dans un contexte où tout le monde (ou presque) est devenu producteur d’information.
  • L’interactivité permise par les commentaires a par exemple été une première avancée (avec des effets toutefois mitigés sur la qualité du débat public). La course à l’audience et l’omniprésence des analytics dans les rédactions est aussi un moteur de ces changements.

Et maintenant… Comme le souligne la journaliste américaine Joy Mayer, autrice d’un très bon blog sur la confiance dans les médias, les rédactions doivent être lucides face à la défiance et revoir sérieusement leur relation avec les lecteurs.

Au-delà des gimmicks interactifs peu constructifs (comme les sondages en ligne), certains médias commencent à réellement impliquer leurs lecteurs dans le processus éditorial. On parle souvent de « journalisme d’engagement », même si la notion est très large et un peu barbare.

  • Cette collaboration peut prendre diverses formes : récolter des idées, des témoignages… Une façon simple de prendre le pouls de la société et de sortir de sa tour d’ivoire — surtout dans les rédactions qui pratiquent peu le reportage de terrain.
  • Cette éthique de travail mobilise des compétences journalistiques assez classiques (l’écoute, la curiosité, l’esprit critique), mais avec une attention particulière pour maintenir un lien constant de feedback avec les lecteurs.
  • Impliquer les lecteurs dans le processus éditorial, c’est également une nouvelle façon de capter l’attention des internautes et d’en fidéliser une partie. Car malgré la défiance, une grande partie des citoyens reste curieux et intéressés par la fabrique médiatique.

Les pistes

Solliciter les questions

A la télévision ou surtout à la radio, donner la parole aux auditeurs/spectateurs est monnaie courante et ajoute une touche d’interactivité bienvenue à certains programmes (comme la matinale de France Inter). La fonctionnalité a d’ailleurs été internalisée dans l’application mobile de la station.

Chez Le Monde ou Franceinfo, le live interactif est également devenu un pilier éditorial. Les questions de lecteurs y sont très présentes, contrairement à la plupart des sites d’information concurrents. Lors du confinement, le live du Monde est devenu un vrai rendez-vous quotidien pour des milliers d’internautes.

Chez Libération, les questions/réponses sont devenus un gimmick éditorial à succès avec la verticale CheckNews.

Solliciter les idées

Lors du grand débat national, Le Parisien a mis en place un dispositif participatif pour recueillir les idées et propositions des citoyens. Résultat : plus de 2500 propositions, relayées ensuite dans des enquêtes. Ce projet « Labo » a été adapté ensuite pour les élections européennes.

Solliciter les témoignages

L’appel à témoins est un vieux rituel journalistique. Certains sites d’info le mettent habilement en avant, comme Le Monde. On en trouve régulièrement sur la page d’accueil du site.

Sur le site du New York Times, cette pratique est aussi de plus en plus fréquente. Au-delà des appels à témoins classiques, le journal américain lance régulièrement des appels pour récolter des témoignages audio et vidéo, afin d’alimenter ses podcasts et ses séries vidéo.

En contexte électoral, cette démarche a également un intérêt afin de garder en tête les préoccupations réelles des lecteurs (et sortir de la course de petits chevaux habituelle à laquelle s’adonnent bon nombre de journalistes politiques). Le chercheur Jay Rosen parle de « citizens agenda ».

Au Dublin Inquirer, site d’info local irlandais, la rédaction a ainsi interrogé les lecteurs sur leurs intérêts en amont des élections municipales. Le média a ensuite interrogé tous les candidats et restitué leurs réponses sur une belle plateforme, simple et accessible.

Nice-Matin a également cette piste avec la plateforme participative « Moi, maire » lors des dernières élections municipales.

Faire voter les lecteurs

Nice-Matin fait régulièrement voter ses abonnés pour choisir ses prochaines enquêtes. Une démarche qui semble avoir un impact positif en terme de fidélisation.

Le site Les Jours a également usé de ce procédé, en permettant de choisir sa prochaine « obsession ».

Ouvrir ses conférences de rédaction

Au delà des contributions, certains médias jouent le jeu de faire participer (plus ou moins régulièrement) les lecteurs aux conférences de rédaction.

Basé à Chicago, le réseau de journalistes City Bureau organise régulièrement des rencontres avec les citoyens pour discuter librement de sujets locaux. Un groupe Facebook sert de lien entre tous les membres.

Le site britannique Tortoise organise chaque semaine des « Open newsroom », en visio-conférence publique (sur inscription).

En France, Rue89 Strasbourg a également organisé des conférences délocalisées sur le terrain, pour « réduire le fossé » entre journalistes et habitants.

Solliciter les expertises

Lors de l’épidémie de coronavirus, Mediacités a mobilisé les expertises de ses lecteurs pour enrichir ses enquêtes. Un formulaire était ainsi accessible pour laisser ses coordonnées.

Au New York Times, le procédé est de plus en plus utilisé — un changement assez notable pour cette institution habituée à une relation verticale avec les lecteurs.

Chez le site néerlandais De Correspondent, la mobilisation des lecteurs est une priorité stratégique : les abonnés sont incités à renseigner leurs compétences dès leur inscription. Leur expertise est vérifiée et ensuite exploitée pour nourrir les articles — un véritable « CRM pour journalistes » selon leurs dires. Ces experts citoyens sont aussi valorisés dans les commentaires.

Enquêter avec les lecteurs

En 2016, le journaliste du Washington Post David Fahrenthold n’a pas hésité à enquêter à ciel ouvert sur les finances de Donald Trump… depuis Twitter. Le reporter racontée ses avancées (et ses impasses) et a réussi à récolter de nombreuses informations grâce aux internautes.

Chez Mediacités, les citoyens peuvent contribuer à numériser les délibérations municipales — que le média s’engage ensuite à analyser afin de tracker l’évolution des politiques locales.

A Chicago, City Bureau va encore plus loin en formant et rémunérant des citoyens pour qu’ils assistent aux conseils municipaux. Une façon pragmatique de pallier aux limites des journalistes professionnels tout en impliquant de nouveaux publics dans la vie publique locale.


Pour aller plus loin : les excellentes ressources du Engaged Journalism Accelerator ou de Hearken.

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